En relisant ce texte, je me suis rendu compte qu’il était traître. Car il n’est qu’avec l’alcool, jamais sans. Ne le prenez donc pas pour ce qu’il n’est pas.
L’alcool est une pute de maîtresse. Une preuve ? Je viens d’en donner une parmi tant d’autres : ça rend vulgaire et misogyne. Pourtant, après une journée de travail et de vie sociale bien remplie, suivie d’à peine deux heures pour décompresser en compagnie d’une consommation maîtrisée –à la manière d’un demi d’une pinte servie pile à la limite indiquée sur le verre- ; l’alcool apparaît comme un révélateur dans un bac de laboratoire photographique. Ni trop bourré ni pas assez, le sujet absorbant devient un funambule sur son fil. Mettre son esprit en danger pour le forcer à surgir comme les tentacules d’une pieuvre. Une goutte de plus, et l’équilibriste vacille. L’expérience fera le reste : si elle est assez grande, les mains accrochent le fil. Sinon, c’est la chute. Boire pour prendre conscience de ses véritables limites, si souvent bridées, voilà le rite.
Le verre en guise de révélateur pour flirter avec l’illusion d’une espèce de lucidité intérieure. Attention, pas cette lucidité pseudo invincible, propre aux bars de jeunes post-bacheliers, qui n’est au final qu’un sentiment de puissance et de je-m’en-foutisme. Non, ici il s’agit de cette clairvoyance indicible, de cette alchimie entre la substance et le corps, qui savamment dosée éteint les feux rouges au carrefour de l’esprit sans pour autant vouloir laisser une semelle de plomb s’abattre sur l’accélérateur. Imaginez-vous sur la place de l’Etoile en ayant l’impression de ne pas subir les assauts des autres véhicules, jaillissant à 360°. Toutes ces voies d’accès et de sorties, sont autant de tentacules qui s’accaparent l’esprit. Une pieuvre s’y réveille. Et au lieu de se sentir assailli, celui-ci laisse les appendices ouvrir les tiroirs qui le peuplent.
Chez certains (comprenez chez moi), tourner sur ce rond-point, avoir cette pieuvre dans la tête, développe une espèce de mélancolie positive, un regard sur soi décomplexé mais qui n’a rien d’arrogant. Il y naît une faculté à accepter de faire avec toutes les idées qui déboulent. Ce n’est pas de l’émerveillement, c’est simplement une curiosité sur soi qui consiste à dire à son propre “refoulement” : “mon pote, dis à tout ce qui m’accapare l’esprit au quotidien d’aller se faire foutre. Les seules barrières valables sont les miennes, celle de mes principes et de mon vécu“.
Une consommation limitée d’alcool, souvent quantifiée à la gorgée près, abolit la paranoïa intérieure et fait du périmètre de sécurité mental ce qu’il devrait être en permanence. Les “addictologues” (ahaha) et les psychologues parlent de la bouteille comme un outil de désinhibition, voire un anesthésiant. Ne s’agirait plutôt-il pas simplement de limites personnelles et collectives ? L’alcool renforce la force de l’indignation mais repousse les limites de celle-ci et de l’auto-censure. Il aide à faire le tour de ses convictions, il pousse à tester ses principes. “Protect ya neck” dirait l’autre. Justement, derrière son aspect convivial, l’alcool abolit le collectif. La boisson proclame l’individu, enfonce le regard dans les tripes, dépasse le mental, exalte le vécu, et avec un peu de chance permet de le regarder d’un œil apaisé.
Au pas de son point de rupture, l’alcool peut avoir cette puissance : faciliter l’introspection grace à une mélancolie positive, allumer un regard itinérant sur le passé , ramener à des sensibilités qui sont étouffées par tout ce qui endort au jour le jour : le travail, la publicité, l’immédiat, les relations sociales de bas étages, j’en passe et des pires. L’alcool fait renaître des sentiments éprouvés. Et au lieu de vouloir les botter en touche, il dézoome sur ces derniers. Il montre la vraie vie cachée quotidiennement derrière un gilet pare-balles, parce que l’existence balance quand même parfois de sales rafales. En aiguillant la souffrance, l’alcool amène avec lui un regard panoramique, comme ces plans dans les westerns où le paysage est magnifique et magnifié alors que pourtant, seule une impitoyable cruauté y règne. C’est pour cela que l’alcool ne sert à rien quand il donne l’impression de se dépasser devant les autres. Boire et en subir les effets n’a rien d’un spectacle. Boire, c’est une invitation intime, le plaisir d’être au chaud alors qu’il pleut. Apprenez à boire où ne buvez pas.
Le problème reste que les pensées se transforment en avalanches. Le retour de la pieuvre. Dur de se concentrer, de canaliser. Tout a d’un coup cette faculté à remonter à la surface, et l’habitude est telle de rester sous l’eau, que le regard ne peut suivre. “Cacher ce sein que je ne saurais voir” ? Impossible. Bu avec conscience, l’alcool transforme l’individu, il en fait un gosse, qui verrait d’un coup un groupe de dauphins surgir des eaux à 360° autour de lui, et qui devant cette exclusivité ne saurait plus ou tourner la tête sous l’excitation. Sauf que l’âge et l’expérience aidant, l’excitation boulimique du gamin devient une saveur toute curieuse et amusée devant un tel bouillonnement interne. Un peu comme lors de la découverte du corps d’une femme. A ne plus savoir quoi faire… Mémoriser chaque effleurements, adopter un modus-operandi, ou au contraire, se laisser couler avec délectation dans l’instant, quitte à le vivre dans un état plus ou moins second et en oublier les trois quarts ? Avoir vécu le moment comme une illumination, une révélation, dont il ne resterait qu’un instant indescriptible et dur à partager, même avec ses propres souvenirs ? Prendre des notes, se concentrer, ou juste glisser en se disant que les 10% de toutes ces pensées resteront des fulgurances de souvenirs, tel est le choix.
Mais il reste cette lucidité sur soi-même. Paisible à condition de savoir où s’arrêter et d’être au préalable sur une mer où le vent souffle mais où les vagues restent calmes. Adopter la torture la spéléologie mentale comme une compagne. En faire une amante, avec laquelle on ne passe pas toute sa vie mais juste des instants qui éclairent le paysage comme une éclipse de soleil. Une lumière rare et douce, qui réhabilite la propre part d’ombre de celui qui s’y expose.
Fisto, Defré Baccara & Julien Sarazin – Soliloque
Mots-clefs : alcool

12 juin, 2009 à 9:08 |
X : “Le dernier billet de zo est trop haut”.
Y : “Ah oui en effet. C’est à la fois flippant et déprimant”.
13 juin, 2009 à 7:01 |
Je pense comme X.
Pour être plus précis, j’ai eu la vague impression que c’était moins “torturé” que d’autres billets que t’as pu écrire et pourtant ce n’est pas moins profond. Donc c’est mieux de mon point de vue. Par contre, j’arrive pas à trouver ça flippant. En résumé, t’es un enfoiré.
14 juin, 2009 à 3:09 |
Je pense comme Y. :)
Moi j’ai quand même trouvé ça sacrément torturé au contraire.
Mais aussi très profond.
Par contre le “flippant” était plus pour insister sur le fait que je trouvais ça flippant la façon dont c’était vraiment bien écrit et imagé.
Don au final, j’arrive à la même conclusion que aircoba :
En résumé, t’es un enfoiré.
23 juin, 2009 à 7:43 |
Je comprends peut être pourquoi tu le trouves traître, l’utilisation de la troisième personne fini par le personnifier mais c’est inévitable car sinon la répétition guette au coin de la phrase. Délicat car il finit par être assimilé à un compagnon alors qu’il n’est que ce qui est décrit une réaction à celui-ci.
Bref, je m’étale comme un poivrot sur le trottoir alors j’arrête là.
Merci pour le texte.
PS : “les feux rouges au carrefour de l’esprit sans pour autant vouloir laisser une semelle de plomb s’abattre sur l’accélérateur” >> ÉNORME :)
30 juin, 2009 à 2:25 |
Ton voyage intérieur dans ce texte me fait penser à un petit ayahuasca quotidien…
“Cet hallucinogène procure des visions interprétées comme des phénomènes de clairvoyance et sont souvent considérées par certaines sociétés amazoniennes, comme plus réelles que le monde du quotidien.[8] Selon les Amérindiens, les hallucinations sont de deux types soit des scènes avec des animaux (jaguars, serpents) soit sous forme de paysages ou de villes.”
La pieuvre ou le pavé..?