Alors qu’un journaliste disait que “Tetris répond parfaitement à la définition du meilleur en matière de jeu : une minute pour l’apprendre, une vie entière pour le maîtriser”, ce billet sera peut-être un bon début d’explication sur le ralentissement de l’activité de ce blog.
J‘ai toujours aimé les horaires décalés. Je ne supporte jamais très longtemps de m’imposer un rythme routinier, qui plus est quand il est calqué sur celui de la masse. J’ai alors l’impression que le temps linéaire se déforme en une boucle anonyme et anodine, purement fonctionnelle. Le serpent se mord la queue, et je finis toujours par très mal le vivre.
Je me suis également toujours dit que je ne ferais jamais le même métier, que je ne resterais jamais des années dans la même entreprise à moins que ce soit la mienne. Je ne cherche pas spécialement des métiers surqualifiés, mais plutôt des métiers où l’employé doit être autonome, où les contacts avec la hiérarchie se limitent à des décisions importantes.
C’est ainsi que je me retrouve dans un service informatique ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Dans ce genre de cas de figure, l’organisation du travail se résume à un principe vieux comme la productivité : le 3×8.
L’intelligence de l’employeur est cependant de faire tourner les horaires au sein de l’équipe. Un temps l’employé fait des matinées, un autre des après-midi/soirées, un autre des nuits. C’est ainsi que l’espace temps, conditionné par le travail comme chez tout actif, devient segmenté en trois blocs interchangeables.
Le terme de bloc n’est pas innocent. Car en trois huit, ce sont les 24 heures d’une journée qui sont concernées. Le temps ne prend plus alors une apparence linéaire mais celle de blocs, aux formes variées, tels ceux de Tetris. L’image a son importance.
Car une fois sorti du boulot, les perspectives ne sont pas les mêmes à 15 heures, 23 heures, ou 7 heures. Paris a beau être une grande capitale, elle n’a jamais voulu accompagner convenablement ceux qui y travaillent de nuit. Si le fait de goûter à tous les horaires permet de ne plus subir le temps de façon répétitive et bouclée, si chaque journée ne semble pas issue du même disque rayé, il n’empêche qu’une autre problématique s’impose : faire une place à toutes ses envies et donc les gérer en fonction des semaines et des horaires qui vont avec.
L’employé se retrouve donc confronté à deux catégories de blocs, ayant chacun leurs propres formes. Il y a le temps professionnel, c’est-à-dire les blocs horaires. Il y a le temps personnel, qui sera ici catalogué sous l’idée de blocs occupations. Chacune de ses catégories renferme plusieurs formes de blocs : une pour chaque créneau horaire de travail, ce qui en fait trois (3×8 oblige), une pour chaque type d’occupation : l’administratif, la vie sociale, la fête, l’amour, le sport, la culture, etc. En poussant même la comparaison jusqu’au bout, comme à Tetris, chaque forme de bloc à une couleur. Cette couleur est conditionné par l’occupation et représente une humeur… qui varie selon l’horaire ! Chaque semaine a donc sa “couleur” comme on dit souvent pour parler un état d’esprit.
Et une ville comme une vie changent de couleurs selon les heures auxquelles on y est confronté. Les fréquentations, les lieux, les atmosphères, les obligations, les métiers, tout varie en fonction du temps. C’est aussi ce qui fait le charme de cette organisation du travail en 3×8 : en deux mois, toutes les facettes d’une ville, tous les aspects de la vie, sont à portée de mains.
C’est ainsi que les tâches administratives ou les visites chez le médecin deviennent un bloc occupation dont la forme s’emboîte seulement avec celle du bloc horaire du matin, et éventuellement de l’après-midi soirée. Les blocs “soirées entre amis” ne sont eux pas assemblables avec les blocs de nuit, particulièrement le week-end. Mener une activité sportive ou culturelle régulière nécessite de constamment laisser des espaces de libre dans les colonnes du puzzle, et ainsi de suite.
Le but est donc le même qu’à Tetris : soit laisser des vides au milieu des blocs horaires, en anticipant les futures formes de blocs occupations qu’il faudra caler, soit au contraire remplir immédiatement les espaces pour former des lignes qui représentent des tâches effectuées (faire les courses), des missions remplies (prendre rendez vous à la sécurité sociale) ou simplement les envies propre à chacun. Le rapport au temps est conditionné par le travail et sa gestion en devient professionnelle. Tout est histoire de créneau, d’anticipation et d’interstice. La notion d’espace-temps laisse songeur.
Mais attention, en devenant trop accroché à une plage horaire ou en ne profitant pas des espaces libres pour régler certaines questions, les blocs horaires comme les blocs occupations finissent par s’empiler. Le risque ? Le même qu’à Tetris : amoindrir sa marge de manœuvre, avoir des lignes condamnées, et donc risquer l’empilement jusqu’au sommet de l’écran. Dans le jeu vidéo, être submergé est synonyme de Game-Over. La différence avec la vie réelle, c’est qu’il y est plus facile d’appuyer sur pause.
n.b : je tiens à préciser que je n’assimile en aucun cas ce billet à la situation d’une personne travaillant en 3×8 non alterné et subit. Si le secteur tertiaire s’est énormément industrialisé, ce métier et ce choix de vie n’a rien à voir dans sa dureté avec celui d’un 3×8 à l’usine.
11 juillet, 2008 à 5:20 |
Les lignes se forment plus ou moins facilement. En niveau standard, elles descendent assez lentement pour qu’on y trouve notre compte. On sortira à 7h avec plaisir, observant la masse uniforme de gens qui vont vers l’immeuble que vous quittez, les yeux fatigués, et les cheveux quasi hirsutes; des êtres catapultés depuis leur lit directement dans la rue que vous arpentez en sens inverse, tel un rebelle…
Et puis parfois vous avez le niveau difficile, la petite amie qui vous prend la tête parce que c’est le troisième week-end de suite que vous passez loin d’elle, la journée qui commence à 16h, avec pour perspective enchanteresse de l’interrompre à 22h pour aller bosser, l’état nerveux inhabituel qui ponctue nécessairement une série de quatre ou cinq nuits…
Parfois le 3×8 s’apparente à une dépersonnalisation, vous perdez jusqu’à la notion de jours, d’heures, une nuit passe très vite un soir, très lentement un autre, vous ne savez plus si c’est mercredi ou lundi, le week end commence mardi, termine vendredi, vos potes font la fête quand vous allez au taff…
Le 3×8 oblige l’ingéniosité de l’adaptation, vous fait faire des efforts d’empilages, des adaptations intelligentes, vous force parfois aux compromis.
Vous encaissez le 3×8 sans broncher, parce que vous avez remplacé votre collègue, vous acceptez d’enquiller une matinée de plus, une matinée de trop parfois…
Parfois le 3×8 vous rend mélo. Comme la pièce la plus chiante du tétris, le carré, vous ne savez comment vous tourner, ni où vous foutre. La journée que vous espériez passer à écrire, vous la passez à regarder des vidéos à la con, à télécharger des conneries que vous ne regarderez même pas, pour les effacer quelques jours après; ensuite, complètement épuisé, vous vous coucherez hagard, avec l’impression d’avoir mal raboté la planche que vous êtes…
L’idéal de Brel: avoir accompli chaque jour un quota suffisant de choses pour s’endormir l’esprit libre. L’idéal de Brel: se raboter à mort, jusqu’à n’en plus pouvoir.
Le bonheur de l’accomplissement.
Il y a des semaines ou l’on fait un tetris, lundi boulot, mardi sport, mercredi travaux dans l’appart, jeudi voir des potes, vendredi baiser, samedi bosser, dimanche bosser: Cinq lignes, 3000 points, mais la semaine d’après redevient une épreuve…
Après trois ans, le 3×8 devient biologiquement, nerveusement, et psychologiquement aussi difficilement supportable qu’un mal de tête insidieux qui refuse de laisser la place au soulagement du vide sidéral dont on oublie les bienfaits…
Ou est la sortie de secours?
=> un bouton Off ?
11 juillet, 2008 à 12:39 |
Il t a fallu trois ans pour remplir pratiquement totalement l’écran et frôler le game over. Chapeau ! Moi je me suis fixé un an.