Faut que ça vienne des entrailles
Je ne suis pas un expert en blues. Attention, je discute musique là, parce que pour ce qui est du vague à l’âme, j’ai assez d’heures au compteur pour savoir de quoi je parle. C’est d’ailleurs dans ces moments que je préfère écraser ma carcasse dans une atmosphère enfumée que j’entretiens un peu plus en recrachant de grosses bouffées de ma cigarette roulée tout en sirotant une boisson alcoolisée. Un verre, puis deux, puis trois, puis dix. Je me frotte les tempes, laisse chavirer ma nuque en arrière et regarde mes pensées s’écraser sur la jetée de toutes ces choses qui constellent mon existence. Il y’a du bon, il y’a du mauvais. Je présume que c’est pareil pour tout le monde. Et c’est dans ces moments que la musique m’aide. Sous l’effet de l’alcool, je dirais même qu’elle me rend invincible dans l’introspection comme dans l’oubli. Le problème, c’est qu’il y a toujours des lendemains.
Pour le plaisir de mes oreilles, mais aussi pour soigner le “mal à l’âme”, je vais souvent me récurer les oreilles et le foie le dimanche soir au Caveau des oubliettes. Ca y joue le blues. Pour tout le monde, ceux qui l’ont, ceux qui ne l’ont pas. Pas de “j-te-matte-tu-me-mattes”, juste du son, du bon, du vrai, sans préjugés et qui vient des entrailles comme dirait tonton Donkishot. Ce son là, je le dois à Phil Fernandez a.k.a le patron de Big Dez. Eh ouais, c’est lui qui tient la boutique de la Jam Session hebdomadaire. Et donc ces moments, je les vis sous la houlette de son jeu de guitare, sous le pouvoir de sa voix. Et si je ne suis pas accroc à grand-chose dans la vie, je dois avouer que le blues fait parti du petit panthéon des trucs indispensables à ma survie psychologique, donc finalement à mon existence tout court.
Et même si au Caveau, l’entrée est gratuite, la cuite fait elle maigrir le compte en banque proportionnellement autant que ce qu’elle fait grossir le foie. Puis c’est qu’une fois par semaine, et je veux pas chipoter, mais moi le vague à l’âme, je l’ai parfois sept sur sept, et Anne Saint-Clair ne fait plus de télé. Bon, j’écume bien la discographie de Luther Allison ou de Willie Dixon à la maison, et j’ai le rap qui me permet également de cogiter, plus que de tout oublier. Mais dans la vie, si on ne veut pas que les habitudes deviennent invivables, il faut y intégrer du neuf. C’est une histoire de savant équilibre, comme au football : il faut une colonne vertébrale bien sentie dans l’effectif et chaque saison y ajouter une petite dose de sang frais. Alors, quand j’ai vu le dernier album de Big Dez dans les rayons de mon disquaire, mon sang n’a fait qu’un tour, tel Frédéric Antonetti devant le placement d’Habib Bamogo.
Eh ben putain, les enfants. Déjà qu’on me casse les couilles à me dire que le bon rap ne peut être qu’américain et que je m’acharne à coup de contre-exemples à montrer que c’est une hérésie de pseudo puriste inculte, je n’imaginais même pas le discours qu’on allait me tenir sur le blues. Même Uncle John Turner est contre moi : le blues, c’est un truc de ricain. Je vais t’en mettre des ricains moi ! Encore heureux que les Cunninlynguists m’ont confirmé que je n’étais pas seul sur terre à penser que le rap et le blues avait tant de choses en commun. L’hérésie me guette un peu moins depuis cet échange.
Bref, je me disperse. Big Dez sort donc son troisième album, et moi je bois, je me frotte les tempes et je recrache des ronds de fumées en essayant de comprendre pourquoi j’ai bizarrement plus mal au cœur qu’au foie. L’opus s’intitule “You can smile”. Je l’achète. Ca tombe bien, je rigole beaucoup mais sourit peu. Alors, si on me donne l’autorisation, c’est déjà bien et je veux bien faire des efforts. Mais maintenant, il faut m’y aider, avec ou sans whisky.
Sur 15 pistes Phil Dez et ses potes s’y acharnent. Mieux, ils réussissent à long terme là où tout ne réussit que de manière éphémère. Leur blues suinte l’altruisme, la richesse, le bonheur de dire ses joies comme ses peines. Le fric, les meufs, évidemment. Le rap, le blues, qu’est ce que je disais. Mais si ce n’était que ça ! Ce post est déjà un cliché à lui tout seul alors n’en rajoutons pas. On s’en fout des thèmes pour une fois, ce qui est important, c’est ce qui passe dans le corps, ce qui rentre dans les oreilles et stimule le système nerveux au point de le pousser dans un état qui oscille entre première défonce aux amphétamines et court-circuit.
La musique de Big Dez a du punch. Une putain de démarche, celle d’un groupe qui avance avec un son massif sans lourdeur, celui d’une guitare électrique qui traverse la moelle épinière comme une déclaration d’amour, celui de cuivres qui explosent comme un rire tonitruant, celui d’un clavier qui parcourt la peau comme les frissons de l’excitation du grand soir. Ou du premier, c’est selon et ça peut-être les deux. Cet album est breaké à merveille, ensorcelé comme il le faut par des interventions qui transpirent ce que l’humain a de plus beau : sa faculté à tout oublier pour se réfugier dans toute la splendeur de l’instant présent, sa capacité à illuminer la face du monde d’un sourire qui n’aurait jamais existé sans tant de soupirs.
“You Can Smile” est un disque de blues rock comme seuls les USA en produisent. Du moins on croyait. Rafales funky (‘Low pressure’), solos de sax endiablés (‘You don’t know what love is’), blues à riff (‘Rin ran’), orgues et trompettes insolents (‘Good arrow’), blues rock rugueux qui fait voler la poussière des bords de route que tout le monde a oublié d’entretenir (‘Freaksville’), ou encore pur rock n’ roll débridé (‘Hypnotize me’), que demande le peuple ? Plus rien, il oublie tout, il est happé par le son de Big Dez.
Alors un savoir faire s’impose, celui mené par une voix chaude mais jamais surfaite et sans les clichés franglais tant redoutés par les bluesmen de l’hexagone. Les chanteuses en back vocals me rhabillent toutes ces pétasses sur lesquelles les gamines prennent modèle et fantasment les producteurs, de films de boule inclus. Merde, Big Dez, c’est la vie, la vraie. C’est même mieux, c’est l’humanité que devrait se découvrir chaque homme. Toutes ses facettes y sont : la guitare tranchante symbole de la prise de décision autant que de la complainte. L’excitation et la puissance sont incarnées par une section de cuivres. La féminité s’exprime dans les chœurs et les rythmes si propices à dévoiler l’énergie de la femme. De toute manière, la joie de vivre comme la douleur sont asexuées (du coup çà s’accorde asexué ?). La basse a elle l’assise de la sagesse au milieu de ce torrent d’énergie. Le clavier rappelle cette propension de l’humain à s’adapter, à passer d’une idée à une autre, d’une joie à une colère, de la lumière à la nuit. Cet album, c’est l’existence : un martèlement du temps habillé de mille et une trajectoires. Mieux, c’est le purgatoire. Pas celui qui se vend dans les lieux cultes, mais celui qui investit l’âme, qui possède, qui nettoie plus blanc que blanc, qui fait sourire et croquer l’instant à pleines dents. Colgate n’a qu’à bien se tenir. La vérité est ailleurs, la révolution ne sera pas télévisée, elle se fait au fond des cœurs, dans l’intimité de chacun puisée en communion avec la musique.
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Big Dez
You can smile
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CD
15 titres (45:33)
2007 - Why not / Nocturne
Blues
Big Dez - You don’t know what love is
p.s : une “vraie” chronique de cet album devrait voir le jour.
Tags : big dez, blues, phil fernandez, you can smile
17 avril, 2008 à 4:42
Par rapport à ton post-scriptum… Je pense que c’est une vraie chronique que tu viens de faire. J’aime mieux lire ce genre d’articles-là plutôt que des chroniques plus basiques, plus plan-plan. Ca part dans tous les sens, c’est très personnel, mais ça parle aussi du disque et surtout : ça donne envie de l’écouter.
17 avril, 2008 à 8:08
J’ai écrit ça sous l’impulsion de l’écoute, comme si je parlais, en une petite 1/2 heure. Je n’ai pas mis des guillemets de manière innocente à “vraie”, comme tu t’en doutes. Mais si j’ai eu le besoin d’ajouter ce post-scriptum, c’est surtout parce que je parle finalement plus de moi que du disque. Pour faire un compromis, on va dire que je parle pas mal de moi à travers l’album, et un petit peu de l’album à travers moi. J’ai toujours eu tendance à penser qu’une “vraie” chronique parlait du disque uniquement, du moins dans la forme… Parce qu’après, toi même tu sais, troisième personne n’empêche pas subjectivité, surtout quand il s’agit de trucs qui touchent aux émotions !
D’ailleurs, quelque chose cloche ces dernières semaines, et pas spécialement sur ce blog : je fais un peu trop référence à mon vécu/mes sentiments sur la toile ces derniers temps. D’habitude je sors moins de ma grotte numérique !
Merci pour le feedback :)