Lignes de résonance
Les associations d’idées sont souvent spontanées. Probablement à la frontière du conscient et de l’inconscient, elles s’avèrent bien souvent peu maîtrisées. Elles surgissent tel un signal instinctif, une sorte d’imbrication mentale inattendue. Cette collision, c’est ce qui m’arrive depuis que les romans de Pierre Bordage et l’album de Calavera sont entrés simultanément dans mon quotidien.
Etonnante constante que cette impression d’entendre résonner les titres d’un disque à la lecture d’un livre et inversement. Etrange d’entendre une deuxième voix se poser en filigrane sur celles du narrateur. Alors comment un disque de rap qui n’a rien d’abstract –et que certains qualifieraient même de rap pour punk à chiens- peut-il se fondre dans des récits qui oscillent entre science-fiction, anticipation, et post-apocalypse ?
“Ce que je fuis, ce sont les commandements, les dogmes, tout ce qui installe les êtres humains dans les certitudes. ” Pierre Bordage
Pierre Bordage raconte des parcours initiatiques dans des mondes divisés, où les intrigues des puissants flirtent avec le chaos du peuple, où les ravages des hommes embrassent l’immensité de l’espace. Bordage écrit la quête de soi, consacre l’effort de déconditionnement mené par ses héros et décrit des mondes imaginaires qui poussent à leurs paroxysmes les travers d’aujourd’hui. Les personnages de ses livres sont des anonymes tourmentés qui tantôt s’installent dans la narration, tantôt traversent les pages tels des étoiles filantes. Leurs destinées sont un combat entre spiritualité, sérénité, et survie dans un monde dur et sans pitié. L’écrivain affirme lui-même son objectif : “je souhaite offrir un regard nouveau sur le théâtre d’atrocités que mes héros traversent, un regard distancié, un regard qui traverse la matière, qui rompt la chaîne des émotions, des réactions. Un regard spirituel, tout simplement“.
Spiritualité et sérénité sont pourtant deux mots qui ne collent pas à “A travers spleen et mascarades”, l’album de Calavera. Alors si le disque prend cette allure de B.O des livres de Bordage, c’est qu’il s’appuie sur les mêmes préoccupations et constats que l’auteur. Calavera rappe sur le terreau des anticipations de l’écrivain. Qui plus est, il a doté son disque d’une couleur musicale qui rappelle les différentes ambiances que développe Pierre Bordage le long de ses chapitres, particulièrement dans le diptyque “Wang” et dans le triptyque des “Chemins de Damas”. A titre d’exemple, ‘On joue aux missiles’ est un morceau qui rappelle les trajectoires de tous ces seconds rôles tenus par des anonymes dans des sociétés en ruines, qui luttent ou vacillent sous le poids de leurs rêves brisés, de leurs libertés cadenassées et qui découpent les récits de l’auteur. Sur ce titre, Calavera et Piloophaz parlent eux de ces gens trop pressés de vivre au point qu’ils font semblants d’exister, se donnant aux illusions en s’épanouissant dans des dogmes et paradis artificiels. Un morceau qui tel le “Tao de la survie de Grand Maman Li” (Wang), encense la vigilance qui permet d’éviter la pauvreté mentale. Le but ? “Ne pas finir mort, clochard ou aigri à trente piges”.
L’affranchissement s’affirme comme le thème qui lie le plus l’écrivain au rappeur. Mais que le disque de l’un fasse écho aux lignes du second est plus à mettre au crédit du contexte développé par chacun. Bordage déroule dans ses livres d’anticipation ou d’apocalypse une frise chronologique noire, qui prend l’allure d’une perspective brisée dont le point de départ oscille entre l’observation du présent et l’héritage de réflexes vieux comme les religions. Si en se plaçant dans le futur, en prolongeant la réalité en -science- fiction, il peut adopter un regard distancié sur les travers du monde d’aujourd’hui, Calavera est lui bel et bien dans le présent, et donc dans la réaction. Quand les héros de Pierre Bordage sont souvent pris à la gorge par la révolte, la haine et la mort avant de trouver leur vérité, ils partagent avec le MC cette volonté de lutte contre tout conditionnement, que ce soit ceux du pouvoir, de l’économie, de la religion, des drogues et autres artifices derrière lesquels les réalités se cachent.
“Triste romance s’élevant des ombres, des cendres renaissent nos rêves en arbres, au-delà des plumes des encres et du papier, vision d’un terme, brûlis d’espoir, une mue d’un soir en matinée”. Calavera
A la manière d’une bande originale, “A travers spleen et mascarades” habille donc le contexte et les préoccupations principales que relaye Pierre Bordage dans ses livres. La voix de Calavera n’y est déjà pas pour rien : forte, grave dans tous les sens du terme, malgré un côté parfois gueulard, elle donne au MC la prestance nécessaire pour que ses textes prennent l’allure de caisse de résonance, celle là même qu’utilise Pierre Bordage pour donner du recul aux émotions de ses personnages et optimiser ses descriptions. Les samples et inserts de voix utilisés sur l’album font eux aussi écho à l’univers de fin de monde que distille l’écrivain dans ses livres. Ou plutôt de renouvellement. Ainsi, comment ne pas avoir l’impression de côtoyer le mythe de l’armée des enfants que développe l’auteur dans “Les chemins de Damas” lorsque Calavera et Trauma rappent sur un sample de voix juvénile issu du “Temps des gitans” ? Comment ne pas avoir l’impression d’entendre l’un de ces enfants lorsqu’une voix haute comme trois pouces apparait dans “cette cynique utopie du désastre” pour s’affirmer comme l’architecte sans peur d’un monde nouveau ? Comment ne pas retrouver les systèmes de surveillance qui encadrent une Europe en guerre dans le sample martial qui ouvre le titre ‘Forteresse’, description d’un vieux continent tiraillé par son héritage chrétien et utilisant la méditerranée comme filtre économique et barrière idéologique ? “On joue aux missiles dans ta ville putain d’univers hostile, pas là pour te plaire mais pour les refrés dans la soute” rappelle avec son beat digne des pulsations régulières d’un cœur aussi déterminé que stressé les scènes de pillage par les « cailleras » ; ces bandes juvéniles de la seconde moitié de XXIème siècle, livrées à elle-même, seules entités sociales qui résistent à l’ordre établi, non pas par principe mais par aveugle besoin de survie, fondant comme des insectes sur les ruines encore chaudes des bombardements.
L’album de Calavera partage donc avec les écrits de Bordage ce quelque chose d’aussi prophétique qu’apocalyptique, cette image de combattant solitaire déclamant sa vérité au milieu des ruines. Il a la texture sonore de ces paysages aussi désertiques que mystérieux, il a ces coups de pressions dignes d’une scène d’action comme il a ce ton, ces paroles et ces sons qui rappellent le poids de ce “système démocratique pervers“. “Pervers parce qu’il flatte les bas instincts des électeurs et engendre ses propres monstres“. Inquiet des dérives patriarcales de l’Europe, -thème qui chapote la plupart des anticipations de Bordage- Calavera ne termine certes pas ses disques par les notes d’espoir qui clôturent les récits de Pierre Bordage. Encore une fois l’un est en réaction alors que l’autre est dans la quête. Et même si le rappeur est dans l’actualité tandis que l’écrivain la prolonge et la fantasme, cela n’efface pas l’impression que leurs œuvres respectives ne cessent de se renvoyer la balle sans le savoir, qu’elles sont chacune les versants d’un massif qui permet aux sons comme aux mots de rebondir pendant de longues secondes de l’un à l’autre. Bordage et Calavera se complètent, d’autant plus que l’écrivain a tendance à livrer des pavés en plusieurs volumes qui accompagnent donc le lecteur durant un long moment. Cela lui permet de rejoindre le disque sur son pied d’estale : sa faculté à imprégner tout en étant éphémère. Un disque peut être ré écouté sans les efforts que réclame la lecture. Une histoire en trois tomes pour un total de 1 700 pages (par exemple) s’installe dans le quotidien comme un album s’installe dans un baladeur. Ce qui est assez long pour finalement vivre avec et associer l’ouvrage à une période de sa vie, de le laisser se fondre et s’imbiber de son propre vécu, de sa propre vision sur les choses.
C’est en tout cas pour moi un étrange paradoxe personnel que de sentir des phases faire échos aux lignes, que de percevoir des samples qui renvoient aux phrases. Car la lecture de Bordage a modifié mon rapport aux livres. Depuis cet été, je suis dans l’incapacité de lire des livres non romancés. Lire est redevenu un échappatoire, un refuge intime. Je lis comme certains voyagent. même si l’écrivain pousse parfois sa capacité de violence à son paroxysme, avec des mots qui laissent “puruler” les travers des hommes. Un roman est pratiquement devenu une vie par procuration. A l’inverse, j’écoute toujours du rap pour son côté terre à terre, pour les plaies bien réelles qu’il décrit, pour son spleen, pour sa rage de dire, pour son fond et sa forme, pour son aptitude au détournement de son et sa capacité à surprendre. Tout ça résonne, aussi bien sur mes rétines que dans mes tympans. La résonance, finalement le mot clef qui permet de sceller le lien entre les anticipations de l’auteur et la réalité que manipule Calavera. Pendant que Pierre Bordage se décrit plus comme une éponge que comme un visionnaire Calavera trempe lui bien dans le réel tout en ne se privant pas de flirter avec l’apocalypse et les prophéties. Le rappeur va jusqu’à intituler l’un de ses morceaux ‘Résonance de fin de monde’. L’écrivain a lui ces mots à propos de ses récits : “Parfois les lecteurs me disent effectivement que la réalité rejoint la fiction, mais il s’agit de résonance plutôt que de vision“. Pour ma part et pour la première fois, je lis un mc et j’écoute un auteur.
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Cet article se base sur les oeuvres suivantes :
Calavera
A travers spleen et mascarades
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CD
15 titres (61:00)
2007 - Autoproduit
Rap
Calavera - On joue aux missiles feat. Piloophaz
Calavera - Résonance de fin de monde feat. Trauma
Wang - Les portes de l’occident et Les aigles d’orient
L’évangile du serpent / L’ange de l’abîme / Les chemins de Damas (la trilogie des prophéties, appelée ici triptyque des chemins de Damas)
Les guerriers du silence / Terra Mater / La citadelle d’Hyponéros (trilogie les guerriers du silence)
Les derniers hommes
Pour en savoir plus sur Pierre Bordage, j’encourage à se plonger dans cet échange entre l’auteur et ses lecteurs
Tags : calavera, Damas, Pierre Bordage, rap, Wang


