Bon qui ici n’a pas vu pour quelques dollars de plus ? Ok, toi, toi et toi, tu sors. Tu reviendras sur ce blog quand tu auras vu le film. Pour les autres, un billet vous attend sur details matter où je me suis incrusté.
Et pour ceux intéressés et qui ne craignent pas les “spoilers”, je propose quelques pensées en vrac qui prolongent ce modeste article. Il suffit de cliquer sur le lien ci-dessous.
Sergio Leone apprécie consteller ses films de détails. Il les utilise pour théâtraliser un peu plus sa mise en scène. En affectionnant autant les gros plans que les panoramas, le maître du western spaghetti semble prêcher pour un cinéma d’extrémité. De près, de loin, mais toujours avec la précision de la petite particularité. Quand le réalisateur filme le désert en panoramique, il y a toujours un cavalier ou un animal pour habiller furtivement l’immensité. La gueule burinée montrée en plan serré transforme elle le moindre rictus ou tressaillement en une réplique culte. Lors d’une fusillade ou d’un duel, il y a souvent une présence témoin, tenant un rôle humoristique visant à dédramatiser la situation, ou à l’inverse à en accentuer la tension. Ainsi, un miaulement de chat vient faire chœur avec le sifflement des balles, pour que son existence surprenne au milieu du déferlement de faucheuses chaudement expulsées des canons. Des mômes assistent eux au seul duel opposant Mortimer et Bounty Killer, et bien évidemment l’un d’eux ne peut s’empêcher d’y trouver le moment pour avoir envie de pisser.
Leone aurait pu tomber dans l’usage gratuit des détails, en les rendant finalement grossiers et inutiles. Il n’en est rien et ont au contraire un rôle prépondérant dans l’affirmation des caractéristiques des personnages. Quand la première victime du colonel Mortimer s’effondre sur le sol, le front ponctué d’un point rouge au milieu d’un regard vide, c’est uniquement pour saluer la précision du tir du chasseur du prime et poser les bases de sa redoutable efficacité. Cette précision est de nouveau mise en avant dans le duel qui l’oppose à son redoutable collègue, Bounty Killer. Il se laisse canarder par son alter-ego et recule avec une passivité presque troublante, en comptant les mètres… Jusqu’à ce qu’il soit assez éloigné pour que son adversaire n’arrive plus à le viser correctement, ce qui lui permet de reprendre le dessus. C’est là que l’on comprend que chaque pas en arrière avait son importance, pour ne pas dire son rôle.
Quant à EL Indio, lorsqu’il se fait libérer et qu’il assassine son co-détenu, il lui vole une sculpture, qu’il remet à l’un de ses libérateurs sans faire de commentaires. Le geste semble sans importance. Mais ce meurtre gratuit est pourtant la première affirmation de son caractère à la fois cruel et calculateur. Car cette sculpture est en fait la réplique d’un coffre-fort, banalisé sous l’aspect d’un meuble, qui prendra toute sa signification quand le desperado expliquera à ses acolytes vouloir cambrioler la banque d’El Paso. Son machiavélisme s’exprime aussi lorsqu’il trahit ses partenaires chez qui il sème la zizanie en faisant voler le couteau de l’un d’eux pour en planter un autre. Quoi de mieux qu’une lame laissée plantée dans un corps pour désigner un traitre ? Un détail peut avoir de redoutables conséquences.
Des cinéphiles soulignent aussi régulièrement l’utilisation que Sergio Leone fait des bruitages. Souvent surjoués, quasiment constamment sur-amplifiés, ces détails sonores sont l’une des multiples signatures du réalisateur. Le bruit des éperons ou le souffle du vent arrivent à eux seuls à doter des rues désertes d’une démarche et d’une ambiance aussi mystique que prenante. Pas étonnant que le son tienne une place majeure dans les films d’un réalisateur qui n’a cessé de travailler avec Ennio Morriconne, au point qu’ils soient devenus indissociables dans le succès et la reconnaissance.
Bref, Sergio Leone a su cerner le pouvoir du Far West, de son immensité, de ses trahison et de ses vides, en en transformant chaque parcelle, chaque détail, chaque accessoire en acteur. Il personnalise et théâtralise autant les objets que les paysages. Ces derniers permettent aux acteurs d’exister encore un peu plus, d’y gagner en aura. Leone sait pointer du doigt sans dévoiler et est l’un de ces rares cinéastes qui a su se permettre de baser ses films sur un côté surfait sans que cela les rende dégoulinants. Au contraire, en utilisant chaque unité qui compose l’ouest américain, il modèle son caractère et se permet de le pousser à ses paroxysmes. Et pour conforter ma thèse sur l’importance de chaque pièce dans le puzzle “Leone”, j’aime à noter que “Et pour quelques dollars de plus” se termine sur cette réplique : “il n’en manquait qu’un”.
lire l’article original, basé sur la montre gousset du film, et publié sur le blog détails matter.
Mots-clefs : leone, morricone, pour quelques dollars de plus