kind of blues
Ce déclic fut personnifié par Slash. Il s’est ensuite prolongé à travers de nombreux artistes, avant comme pendant le rap. Au point que mes proches ne sont plus surpris d’entendre régulièrement du hard rock, les ZZ Top ou Luther Allison s’infiltrer dans mes playlists. Si j’ai réussi plus jeune à conjuguer ma réalité avec celle des “grands”, je crois avoir trouvé il y a quelques années ce qui conjugue mon attrait pour le rap et pour la guitare amplifiée : le blues.
Et j’ai vite senti que cette musique ne pouvait pas se vivre pleinement en n’étant écoutée que sur disque. J’ai donc décidé d’écumer régulièrement un club : le caveau des oubliettes. Chaque dimanche soir le leader du Big Dez Trio y tient une Jam Session… Blues bien évidemment ! Jeunes premiers comme gros balèzes se côtoient sur la scène de cette ancienne geôle, arpentée de réguliers qui viennent y exposer leur savoir-faire musical. Dans cette dernière catégorie, il y a un guitariste auquel j’aimerais rendre hommage.
Je ne connais rien de lui. Ni son âge, ni son parcours musical, ni même son nom. Je sais juste aux photos exposées dans le bar qu’il écume la boutique depuis bien longtemps et que la direction a l’habitude de lui rincer le gosier. Je l’appelle “le petit là bas qui va tout déchirer”. C’est une référence à un épisode des Simpson où Homer assistant à une baston de Yakuza sur sa pelouse fait remarquer à sa femme que le plus petit des mafieux n’a pas encore bougé le petit doigt, signe que lorsqu’il s’agitera, la tempête deviendra ouragan.
Ce guitariste est la transposition de ce petit yakuza. Il n’est pas plus grand qu’un Ludovic Giuly. Il porte souvent un béret français et cache sa peau abimée avec un rasage hirsute. Dès qu’il se met à jouer, il suinte le blues électrique de Chicago comme personne d’autre dans la salle. Il beugle dans le micro avec la sincérité de celui qui a arpenté les abîmes de son âme autant que le fond de son verre. Sa gratte, rouge, à mi chemin entre une Les Paul et une Viper*, voit ses doigts exécuter une alternance d’accords rugueux et de solos aussi prenants que bluffants. Ses performances sont au dessus du lot.
Si j’en arrive à ce jugement, c’est qu’il y a un détail qui ne trompe pas, qui –selon moi- montre que ce mec joue encore plus avec ses tripes que tous les autres : il est physiquement possédé par sa guitare. Contrairement à des rookies qui viennent se tester ou même au brillant Phil Fernandez du Big Dez Trio, son instrument et son corps ne font qu’un. Ils partagent les mêmes mouvements. Chaque note semble donner à sa guitare le pouvoir de contorsionner son corps. Son visage s’illumine et devient celui du type qui oublie tout quand il gratte ses cordes. Chaque sonorité parait le transpercer au point de ne plus savoir qui de lui ou de la guitare guide l’autre.
Je suis intimement convaincu que cette gestuelle n’est pas uniquement liée à sa petite taille et qu’elle est la preuve incontestable de l’osmose possible entre un musicien et son instrument. Du genre de celle qui crée un charisme capable de posséder chaque spectateur, qui laisse planer une aura comme seule la musique en produit. Et si cet aspect nourrit autant la musique que le show, ce guitariste restera pour moi toujours un anonyme, “le petit” que je vois comme un très grand du blues.
*Que les puristes en guitare me pardonnent, je fais avec mes modestes références.
Tags : blues, caveau oubliettes, guitariste, jam
15 mars, 2008 à 7:22
Bon billet, Burns. Ca me rappelle ce moment de “Sur la route” où Kerouac est dans un club de jazz et où il raconte la soirée, le show incroyable, la transe qui le prend lui aussi. Tu vois ?
15 mars, 2008 à 7:37
Merci.
Et je dois piteusement répondre que non, je ne vois pas, n’ayant encore jamais lu Kerouac.
“Lâchez les chiens.”
:)
15 mars, 2008 à 8:15
Franchement, je pense que tu devrais aimer “Sur la route”. Un bouquin sur les errances de la Beat Generation, les voyages, l’amitié, la picole… Dans l’esprit et la forme, c’est pas si éloigné que ça des trips gonzo de Thompson. Et puis y’a cette fameuses scène du club jazz !
13 avril, 2008 à 10:02
[...] à l’âme”, je vais souvent me récurer les oreilles et le foie le dimanche soir au Caveau des oubliettes. Ca joue le blues. Pour tout le monde, ceux qui l’ont, ceux qui ne l’ont pas. Pas de [...]