Mauvaise langue
Ces deux dernières années, les mois de Mars se suivent et se ressemblent : je ne fous rien. Du moins qui rapporte, car force est de constater que mes quatre ans d’études supérieures ne m’empêchent pas d’échapper au statut de smicard. Ce n’est pas que je sois quelqu’un de spécialement ambitieux ni que j’ai besoin d’une garde robe dernier cri à exhiber quatre fois par semaine dans des restaurants branchés. Non, je suis simplement lassé des petits chefs encadrant des équipes qualifiées et pourtant payées au lance-pierre. Mon besoin de reconnaissance, bien réel celui là, s’accommode très mal de cette situation, qui consiste à devoir me conformer au profil de l’employé idéal pour un salaire de bas étage. Alors, la meilleure manière d’inverser le rapport de force sur le marché du travail me semble encore d’intégrer une grande école.
Et vu que j’aime les challenges, j’ai donc tenté pour la deuxième année de suite le concours de Sciences Po’ Paris. Niveau Master s’il vous plait, et mention journalisme en guise de premier choix histoire de ne pas faire les choses à moitié. Bon, ça me coûte 150 euros cette connerie, mais après tout il faut bien se tester de temps en temps. Et si ça reste une fois par an, pourquoi ne pas ouvrir le porte-monnaie ? Il me restera toujours le reste de l’année pour tester mon intellect aux échecs.
Et mat. L’an dernier, j’ai échoué, disqualifié par la seule épreuve où la note est éliminatoire : langues étrangères. J’avais choisi anglais. Dommage, mes résultats dans les autres matières dépassaient la moyenne des candidats. Mais je l’ai quand même eu mauvaise, pour une simple et bonne raison que voici.
Sciences Po’ a son prestige et ses principes. D’un côté, il est de bon ton d’envoyer ses élèves à l’étranger lors de leur cursus, histoire d’asseoir un peu plus la réputation de l’IEP hors de ses frontières. Les échanges universitaires sont une excellente occasion de faire de sa communication à l’international. Soit. De l’autre côté, l’institut d’études politiques s’est fait le chantre de la discrimination positive. Au-delà du fait que cette notion me laisse plus que perplexe, je constate surtout qu’il n y a pas plus discriminatoire qu’une épreuve éliminatoire de langue.
Cette dernière laisse libre choix entre un large panel d’idiomes. De l’anglais au russe en passant par le chinois ou l’italien, l’élève a nombre d’options. Mais, un candidat qui est né dans une famille binationale, dont le père a par exemple toujours parlé espagnol à la maison, ne me faites tout de même pas croire qu’il va passer l’épreuve en allemand. Sans parler de ceux qui ont eu la chance de voyager ou vivre à l’étranger durant leur jeunesse, ce qui n’est pas donné à toutes les familles. Ces candidats là ont donc l’énorme avantage de pouvoir choisir ce qui peut parfois s’apparenter à leur seconde langue maternelle. Et ainsi éviter le carton rouge tout en boostant leur moyenne.
Moi pourtant, j’aime les challenges. Je vais aux concours sans véritable préparation. Opération freestyle comme dirait l’autre. Ca passe ou ça casse, mais ça à l’avantage de permettre d’éviter toute pression tout en se forçant à puiser le meilleur de soi en toute spontanéité. Et avec une bonne playlist à fond dans les oreilles, où le rap teigneux côtoie les guitares saturées, le mental devient extrêmement guerrier à peine arrivé dans le RER B à 8h15. Dans ce contexte, croiser un candidat stressé, le nez dans les fiches sur son strapontin alors que la rame est bondée, ça rend cannibale. Si au mois de mars 2009, vous voyez un mec faire le Haka à la station La place devant une fille type “première de la classe”, pas de soucis, ce n’est que moi.
M’enfin, quand on parle anglais comme Nelson Montfort -ce qui est mon cas- toute cette mise en condition s’effondre à partir du moment où la logique de laisser la place aux meilleurs est écrasée par une seule épreuve éliminatoire et à choix multiples. Si encore toutes les épreuves étaient décisives ou si l’anglais était le seul choix possible, la notion de discrimination positive, chère à l’IEP de Paris, se défendrait. En attendant, ce sera une raison de plus pour les éliminés d’être mauvaise langue.
13 mars, 2008 à 3:47
‘lut
Très bon article.
Je crois qu’on est nombreux à partager ta vision du travail et des concours.
En tous cas, je te souhaite de le réussir tout de même. T’y as largement ta place.
Par contre, à part mater des films en VO, je connais pas d’autre moyen de bosser son anglais. Malheureusement, le vocabulaire qu’on y apprend n’est pas forcément celui qui est utilisé à sciences-po :-(
A la prochaine
Hyo. du GCF
13 mars, 2008 à 5:05
Merci pour ton commentaire.
Il a suffit que je poste ce billet pour qu’une opportunité professionnelle, pas forcément passionnante mais bien mieux payée que le SMIC, se présente. Rien n’est fait, mais comme quoi ! Moi qui aime “les coïncidences”…
Quant au fait d’être pris, j’aborde les résultats avec la même mentalité que l’épreuve et ne me fait pas trop d’illusions. Y a quand même du monde à ce concours, dont des gens qui passent parfois plus d’une année à s’y préparer. Ca me dépasse d’ailleurs :) Et puis, j’ai mis l’adresse de ce blog dans les pièces jointes facultatives de mon dossier, donc qui sait, ce billet n’est peut-être pas tombé dans l’oreille sourd. Il faut concourir dangereusement.
14 mars, 2008 à 9:21
J’avais bafouillé un billet sur l’orientation scolaire post-collège sur mon fabuleux blog. Une suite était prévue, abordant mes deux années à l’IUFM pour la préparation du Capès, deux années post-scriptées par l’échec. J’ai bien fait, avec le recul, de ne pas écrire ce truc, ça m’a épargné un papier dopé à la haine. Le concours en lui même avec son prodigieux programme, les profs “formateurs” de l’IUFM, ceux de la fac qui te “préparent” aux épreuves… J’ai une montée là d’un coup, ça me démange de le rédiger, ce brûlot… En tout cas, “merde” à toi pour la suite. Dommage que je n’habite plus Montrouge / Arcueil, je t’aurais rejoint dans ton haka à Laplace.
14 mars, 2008 à 12:38
Merci à toi.
Les problèmes scolaires, je les ai connus depuis la sixième. Je pourrais en parler des heures, ça m’a couté tellement de sales moments, jusqu’à mon tibia et mon péroné. Mais aussi de tellement bons, car à force, quand tu rentres dans la logique d’affrontement avec tes profs et “l’institution”, ça soude avec d’autres et ça pousse à faire des trucs dont tu continues à te marrer 10 ans plus tard. Bref, à l’époque c’était “NO faith, No futur”, aujourd’hui c’est “No regrets” !
D’ailleurs, je pense que passer ce concours, c’est un peu la quête d’une revanche d’un point de vue personnel, une vengeance contre ce “système” (mot casse gueule) qui jusqu’au bac (et un peu après mais moins), ne m’a paru être que conflits et injustices.
Par ailleurs, on se connait pas hein, donc prends ce que je te dis à la légère, mais je ne pensais pas du tout en te lisant ici et là que tu avais envisagé d’être prof’ !! Comme quoi hein :)
Bref, la scolarité, c’est un beau thème, et souvent des témoignages très parlants. Ca pourrait faire une série d’articles voire un blog collaboratif assez marrant !
Ah, et merci d’être passé ici, ça fait plaisir !
14 mars, 2008 à 1:01
Héhé, normal de butiner sur les blogs d’intérêt, y’en a tellement qui servent à rien que bon, autant passer un peu de temps ici et là à s’instruire et réagir…
Le truc du “no regrets”, oui, c’est vrai. Mais je me dis ça maintenant, et encore. Quand t’as la tête dans le guidon, puis sur le billot parce que ta seule porte de sortie envisageable est le professorat (je dis bien la seule) quand tu t’es engagé dans des études littéraires, et a fortiori de langues, t’as du mal à relativiser. Et t’en veux au monde en entier parce que les vices de forme, existant certes dans tout domaine et à toute heure, te sautent à la gueule alors que tu entends la guillotine obéir à Newton…
Ma scolarité à été nickel en terme de parcours et de souvenirs jusqu’à ce que rentre en fac. L’histoire de fierté et de revanche sur le système, c’est ce qui m’a forcé à boucler mon master inachevé justement parce que je m’étais décidé à préparer le Capes. Plus qu’une revanche, je dirais par “rancune”.
Je pense que je vais mettre en chantier ce fameux article, y’a énormément de choses à dire. Par ta faute, bravo…
J’ai une question, tiens, juste par curiosité parce que tu m’as fais sourire : en quoi mes écrits épars ont pu t’intimer une incompatibilité avec mon ex-vocation de prof ?
14 mars, 2008 à 1:25
Le vice de procédure, j’en ai connu un en faculté aussi, qui me poursuivra d’ailleurs probablement toute ma vie. Une convocation manquante, un rattrapage ignoré, une année non validée par le système informatique central mais seulement par le secrétariat de mon master. Selon à qui tu t’adresses, le master je l’ai ou je ne l’ai pas. Les joies d’une fac’ de 30 000 inscrits ! Bref, c’est pas le sujet précisément.
Pour le côté revanche, c’est bien normal. Quand on te demande de prouver quelque chose qu’on finit finalement par te refuser alors que tu t’es battu pour y arriver… A priori, tu vois très bien ce que je veux dire, le même sentiment semble nous animer.
Pour répondre à ta question : bah, tu sais, internet, c’est aussi cette connerie de se faire un ressenti, une image des personnes à travers ce qu’elles peuvent publier ou écrire. Je n’ai pas le souvenir de t’avoir vu évoquer ton envie d’instruire les plus jeunes et tu me sembles assez corrosif quand même. Donc l’idée ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Après, c’est ce que je disais, c’est lié aux avatars d’internet : tu te construis par automatisme une idée plus ou moins vague des gens sans les avoir vu ou connu.
Ah et ton aptitude à dégainer vite sur un certain forum me fait aussi imaginer le pire pour les jeunes bambins :)
D’ailleurs, une connaissance que nous avions en commun sur slsk me disait en lisant ton commentaire que tu envisageais d’être prof d’espagnol. Elle n’est pas sûre de son souvenir, mais je dois dire que venant de quelqu’un qui rappelle ses origines lusitaniennes ça m’a surpris ! héhé, encore une image toute faite de plus !
15 mars, 2008 à 11:01
Héhé, y’a matière à une grande discussion sur le prisme internet aussi, même si, comme je l’ai encore précisé y’a pas longtemps dans un de mes derniers beefs sur forum, je suis vraiment aussi entier dans la vraie vie et finalement, la distorsion est minime.
C’était bien le Capès d’espagnol, oui. Qui est cette connaissance commune, d’ailleurs ?