Faudra-t-il préparer les journalistes aux gardes à vue ?

Décembre 2007, le monde du journalisme s’émeut de la garde à vue de l’un des siens : Guillaume Dasquié. Ce journaliste, spécialiste des questions de défense et de géopolitique, collaborateur du Monde et de France-Info, fondateur du site Geopolitique.com, avait publié dans le monde du 17 avril dernier un article établissant que les services secrets français avaient averti leurs homologues américains d’un risque d’attentat par avion, et ce quelques mois avant le 911. Oncle Sam n’a pas apprécié que sa négligence soit pointée du doigt. D’autant plus que le journaliste est en possession de notes des services secrets classées secret défense. Notes qu’il ne se prive pas de publier. A Washington et Langlay, on se demande si le chiraco-villepinisme agonisant n’est pas en train de réaliser un baroud d’honneur. Les barbouzes français et les têtes pensantes de l’Etat n’y étaient pourtant pour rien. Ces fuites n’étaient pour une fois pas télécommandées et décidément bien trop gênantes pour les français pour qu’ils laissent le journaliste s’en sortir tête haute. Regard sur une affaire qui a replacé au centre du débat la question de la protection des sources et qui omet celle du professionnalisme d’un journaliste.

Guillaume Dasquié a-t-il été naïf ? Ou l’exaltation du scoop et l’orgueil qui va avec l’ont-t-il aveuglés ? Quelques jours après sa garde à vue mené par les huiles de la DST, le journaliste semblait en tout cas bien submergé par l’émotion lorsqu’il racontait à Paul Amar ses 30 heures entre 4 murs, sommé de répondre à une question : “Qui vous a transmis ces 328 pages de rapport des services secrets français ?”

Pris au dépourvu et psychologiquement marqué par sa grosse journée en cellule, telle est l’image renvoyée aux téléspectateurs par le journaliste dont la revente à ses lecteurs de rapports confidentiels touchant aux questions de défense, de stratégie et de géopolitique est l’un des businesses. Guillaume Dasquié, ou le journaliste pur, obnubilé par la transparence mais qui revend de manière opaque des documents protégés par la loi. Guillaume Dasquié avec ses contradictions, lui qui explique que les fuites des services secrets sont généralement volontaires – il le sait c’est son métier – mais qui bénéficie de documents sortis en toute clandestinité de feu la Piscine. Guillaume Dasquié et ses émotions, au bord des larmes sur le plateau de “Revu et Corrigé”. Guillaume Dasquié qui confie douter à pouvoir continuer son métier, puisque le procureur de Paris et les agents de renseignement à la dégaine ultra-bright ont eu ce qu’ils voulaient : avoir des noms pour comprendre comment le journaliste était en possession de documents sensibles estampillés secret défense.

Le journaliste a donné ses sources. Devant le petit écran, sa souffrance de la garde à vue est partagée. Dans la lucarne, il émeut, donne l’image d’un être sensible. Trop pour ne pas craquer lors d’une garde à vue menée par la DST, dont les interrogatoires doivent être d’un autre niveau que ceux conduits par l’OPJ de quartier ? Pour preuve ! Le journaliste clame avoir été mis devant le fait accompli par le procureur de Paris en personne : Tu nous balances un nom sans jouer au con, ou tu pars ce soir pour la prison. Résultat ? Il a donné une de ses sources indirectes. Le prix de la liberté ? Pour l’Etat Français, un démenti et probablement les gains d’un joli coup de bluff.

Retour sur le plateau de “Revu et Corrigé” : Les plans se resserrent, montrent les invités et chroniqueurs de l’émission partager l’intensité des propos de Guillaume Dasquié. Paul Amar l’écoute religieusement, avec gravité. Réalise t il que son jeune confrère n’a pas les épaules assez larges ? Car soyons sérieux : incarcérer Guillaume Dasquié ? L’hypothèse est brinquebalante en plus de manquer de finesse de la part des agents des services secrets français, habitués aux pressions discrètes et efficaces. Quel journaliste français aurait accepté de voir l’un de ses collègues en prison ? La levée de bouclier aurait été immédiate et redoutable, car orchestrée par ceux qui font les médias. Sous la pression médiatique et populaire, il ne serait pas resté longtemps à Fresnes ou à la Santé… et y aurait trouvé le recul pour orchestrer sa défense, qu’il aurait pu mener en position de force, ce qu’il a essayé de faire tant bien que mal lors de sa garde à vue… Règle d’or : ne jamais penser à sa famille face à un policier.

Alors, lorsque le fondateur de Geopolitique.com s’adresse à Paul Amar, une chose parait évidente : il a été pris au dépourvu. Ses illusions sur l’article 109 du code pénal, dans lequel il a un temps cru trouver la parade imparable face aux questions insistantes du contre-espionnage, se sont envolées. Or, si ce texte de loi autorise bien un journaliste à ne pas divulguer ses sources, il ne l’autorise pas à violer le secret défense. Les services secrets ont eux aussi besoin de protections légales, et un spécialiste du renseignement tel que Guillaume Dasquié ne pouvait pas l’ignorer. A-t-il été aveuglé par ses convictions ? En l’écoutant, le téléspectateur finit même par se demander si le journaliste avait envisagé l’éventualité d’une garde à vue. Celui qui écrit des articles qui montrent qu’agents de la DST et de la DGSE ne sont pas nés de la dernière pluie surprend : il tombe des nues.

 

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2 Réponses vers «Faudra-t-il préparer les journalistes aux gardes à vue ?»

  1. Drew à dit:

    “Tout journaliste entendu comme témoin sur des informations recueillies dans l’exercice de son activité, est libre de ne pas en révéler l’origine.”

    Article 109 du code de procédure pénal français

  2. zo. à dit:

    Je n’ai jamais sous-entendu le contraire dans le billet ci-dessus ni renié cette réalité. Je prétends (modestement) expliquer pourquoi je ne crois pas que Guillaume Dasquié aurait été mis sous mandat de dépôt si il n’avait pas révélé ses sources. Et je montre également ma surprise de l’avoir vu craquer aussi facilement face à des gens appartenant à un milieu dont il a une expertise certaine. Je suis pour la protection des sources, mais regrette le manque de cran du journaliste et affirme ma surprise de le voir aussi démuni, car si il est légal de ne pas révéler ses sources, il est illégal de trahir le secret défense. Guillaume Dasquié devait s’attendre à se retrouver acculé de la sorte.

    Je vais jeter un oeil à ton blog :)

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