
Avec un peu de provocation et pas beaucoup de politiquement correct, le succès de George P. Pelecanos pourrait s’expliquer ainsi : il écrit des livres pour les blancs qui secrètement, aurait quand même voulu savoir ce que c’est d’être un noir. Derrière la provocation, il y a la vérité, beaucoup plus analytique et juste : Pelecanos sait où sont les barrières, et pas seulement raciales. Il a compris ce qui vu de France, semble (est ?) une spécificité de l’Amérique : un pays où l’immigration est une boucle, à la fois l’origine et le futur, la fierté et la peur. Un pays où l’idée de la communauté est tout sauf indivisible. Chez nous, on appelle ça le communautarisme. Vu d’ici, on appelle ça le melting-pot. Cherchez la nuance.
« Tu te disais ? De ton point de vue, tu as raison. D’ailleurs, y a un tas de types, là dehors, qui pensent comme toi. Ils parlent d’égalité, de droits identiques et ainsi de suite. Si c’est ce qu’ils veulent, très bien. Moi, je suis un homme d’affaires prospère. Dans mon monde, Karras. J’ai ma propre musique, mes femmes, ma façon de m’habiller, j’ai mon propre style. Tous les endroits où je veux vraiment aller, je peux y aller. Je vais où je veux, et je vois qui je veux. Quand j’étais gamin, là bas dans le Southwest, je voyais rarement un blanc ou une blanche dans mon quartier. Quand ça arrivait, j’avais l’impression de regarder quelqu’un venu d’une autre planète. Vous aviez l’air différent, vous parliez d’une façon différente. Même votre odeur était différente. Et ça m’a pas empêché de grandir. Alors pourquoi j’aurais envie que ça change maintenant ? Pourquoi j’aurais envie d’aller m’assoir à côté de toi dans un bar ? Qu’est ce que ça va m’apporter de plus franchement ? »
Pelecanos a compris que l’Amérique ne s’exprimait jamais mieux que dans ses détails, tantôt fédérateurs, souvent séparateurs. C’est eux qui trahissent votre camp. Bien plus que votre couleur de peau. Ce sont des étendards ou des labels, selon si ils sont brandis consciemment ou imprimés dans les plus profondes habitudes. Et c’est cette force d’appropriation des choses qui transpire de « Un nommé Peter Karras ». Cette aptitude qu’ont les communautés de Washington à ne pas avoir besoin d’un plan punaisé dans une mairie ou un commissariat de police pour montrer comment elles quadrillent la ville, puisque leur capacité à s’arroger les choses suffisent. Elles ont leurs bars, leurs effluves, leur musique, leurs passants avec leurs vêtements et leurs attitudes, leur circulation, avec leurs bagnoles et le bruit qui va avec, leurs langues, et surtout leurs problèmes et leur manière de les résoudre. Pelecanos sait manier le nuancier des ambiances, construit des décors basés sur des impressions, des regards, hérités de tous ces peuples qui ont fait des Etats-Unis leur territoire. Clic Clac, écriture de photographe, de cinéaste, qui imprime chaque détail, nourrit sa pellicule grain par grain du moindre élément. Jamais l’accessoire n’aura été aussi essentiel. Tout est dans l’attitude Dude. Tout est question de regards, d’empilement de champs / contre-champs, portés par un passé qui rattrape le présent en courant au point de bomber le torse pour tenter d’arracher la ligne d’arrivée au nez et à la barbe du futur. En narration, ça s’appelle maîtriser le suspens. Et comparer le DC Quartet à l’incomparable, c’est à dire le L.A Quartet de James Ellroy, ce n’est pas lui rendre service. Car pendant que l’American Dog sanctifie les démons, Pelecanos les absout.